L’appel des Abeilles
Cette année encore, les abeilles nous ont offert une belle récolte.
Le printemps a été généreux. L’acacia a répondu présent. Le tilleul aussi. Le châtaignier n’a pas déçu.
Nous pourrions nous en réjouir sans réserve.
Et pourtant.
Il y a quelques jours encore, la France suffoquait sous une canicule précoce et elle va s’étendre à nouveau sur le mois de Juillet. Les débats se sont rapidement concentrés sur les climatiseurs, les écoles fermées, les records de température. Autant de sujets légitimes. Mais ils disent aussi quelque chose de notre époque : nous parlons souvent de la manière de supporter les conséquences, beaucoup moins de la manière d’en limiter les causes.
Nous, apiculteurs, travaillons avec le vivant.
Nos journées sont rythmées par les floraisons, la pluie, le vent, les températures. Nous observons les sécheresses qui s’installent, les périodes de chaleur qui s’allongent, les incendies qui gagnent du terrain. Nous savons qu’il faudra multiplier les points d’eau près des ruchers. Adapter nos pratiques à un climat qui change plus vite que nos habitudes.
Le dérèglement climatique n’est plus une hypothèse. C’est devenu notre quotidien.
Face à cette réalité, la tentation est grande de chercher des responsables. Les gouvernements sont souvent les premiers désignés. Ils ont, bien sûr, une responsabilité immense. Les décisions publiques orientent notre avenir collectif.
Mais nous aurions tort de réduire l’engagement politique à ce qui se joue dans les urnes ou dans les ministères.
La politique commence bien avant le jour d’une élection.
Elle vit dans les conseils municipaux, les associations, les syndicats, les coopératives, les collectifs citoyens. Elle se construit dans les écoles, les exploitations agricoles, les entreprises, les quartiers. Elle prend forme chaque fois que des femmes et des hommes décident d’agir ensemble pour défendre un intérêt commun.
Nous savons aussi combien cet engagement peut être éprouvant.
Beaucoup de citoyens se mobilisent, débattent, proposent, interpellent les décideurs. Et il arrive que leurs efforts semblent produire si peu d’effets qu’ils finissent par nourrir le découragement. Les débats récents autour de la loi Duplomb en sont une illustration : au-delà du texte lui-même, ils révèlent le sentiment d’une parole citoyenne qui peine parfois à trouver sa place dans les décisions publiques.
Ce sentiment est dangereux.
Car lorsqu’on cesse de croire que notre engagement peut compter, on laisse peu à peu les autres décider à notre place.
Les abeilles nous enseignent exactement l’inverse.
Une colonie ne repose pas sur une seule abeille. Elle ne survit pas grâce à une décision isolée. Elle tient parce que chacune accomplit sa part, parce que les efforts individuels prennent sens dans une œuvre collective.
Notre société pourrait s’en inspirer.
Nous n’avons pas besoin d’attendre une catastrophe de plus pour agir. Nous n’avons pas besoin d’être parfaitement d’accord sur tout pour nous engager quelque part. Chacun peut contribuer, à son échelle, à construire une société plus résiliente : en rejoignant une association, en participant à la vie locale, en soutenant des initiatives collectives, en transmettant des connaissances, en prenant part au débat public avec respect et exigence.
Protéger les abeilles n’est pas seulement préserver une filière agricole.
C’est défendre les équilibres fragiles dont dépend notre propre avenir.
La question n’est peut-être plus de savoir si nous sommes suffisamment informés pour prendre une décision : quoi consommer, quoi voter, quoi penser ?
La véritable question est de savoir si nous accepterons de transformer ce que nous voulons en engagement.
Parce qu’au fond, le climat ne changera pas grâce à quelques gestes isolés, ni grâce à un seul gouvernement. Il changera si nous retrouvons le goût d’agir ensemble.
Mathieu Cellard & le bureau de la FFAP